Intimités et littérature dans la Blogosphère

Un blog ferme aujourd’hui. Je l’ai découvert avant hier à l’occasion d’un lien qui pointait vers une soirée Blogs & Cahuètes vieille de plusieurs mois - son message le plus récent était aussi le dernier, il disait :

“Plus de blog… Ni d’hebdo pour l’instant. Trop de “méchanceté”, trop de violences, trop de provocation et d’humiliations m’ont décidé à fermer, pour l’instant au moins, tous mes blogs. Celui-ci à son tour (re)fermera ses portes dans 48h.” (5 juillet 2005)

Le style de l’auteur m’a intéressé, alors j’ai repris la lecture de tous ses billets publiés depuis sa migration d’over-blog vers typepad, le 16 avril dernier.
Nicolas Voisin, son auteur, illustre bien la voie difficile à tenir un Blog personnel qui ne soit pas un ego-trip. Dans sont billet “L’intime est une fiction“, il parle du risque de confusion entre nombrilisme et universalité du propos personnel, s’interroge sur la nécessité de la vérité et de la transparence, du besoin de ne pas céder aux penchants et travers intimistes pour sauvegarder sa cohérence éditoriale.
J’ai été particulièrement amusé par la fausse naïveté à dire que ses blogs privés ou secrets ne le sont pas restés - alors même qu’il s’agit en partie de démarches littéraires.

Voici une nouveauté qu’apporte le Blog, peut-être même bien au-delà des premiers exercices littéraires à plusieurs mains nés sur le web à la fin du siècle dernier : la lecture se fait au fil de l’écriture, l’écriture se fait en interaction explicite ou active aves les lecteurs et les commentateurs. De plus, le Blog invite parfois aussi à des rencontres et des échanges qui viennent s’introduire dans les pages virtuelles successives - ce qui était marginal dans la littérature traditionnelle devient naturel. Enfin, l’édition est faite à mesure que l’écriture exprime la vérité intérieure de l’auteur.

De ces trois points secondaires en découlent plusieurs différences majeures. En premier lieu, l’écriture avec updates et mots rayés autorise une compréhension du cheminement intérieur de l’auteur vers ses mots définitifs. Par ailleurs, l’oeuvre n’est plus unitaire, elle reste toujours ouverte jusqu’au billet qui inscrit fin sur l’écran - on ne sait donc pas forcément combien de pages il reste à lire avant la fin. Bien entendu, le classement anti-chronologique des billets, agrémentés de commentaires, rend la lecture plus complexe. Enfin, la nature de l’outil libère l’auteur de l’enjeu existentiel à trouver un éditeur.

Et c’est aussi ce paradoxe là qui m’a touché chez Nicolas Voisin : il souhaite publié sur papier une compilation des meilleurs textes issus de la Blogosphère. Une démarche qui contraste avec l’image que l’on peut avoir des “early adopters” revendiqués. Par-delà les enjeux économiques qui ont embrouillé son projet, il semble que la diffusion instantanée et gratuite ne soit pas le problème. Je n’y vois pour le moment, à défaut de mieux, que le complexe d’infériorité d’un média encore en quête de maturité, de reconnaissance et de lettres de noblesse : le Web avant même le Blog.
Mais c’est un vieux débat. Il me revient une de ces histoires Hassidiques enseignées par les rabbins Loubavitch.

Alors que des oppresseurs brûlaient les parchemins bibliques, un Sage montrait à ses disciples les lettres du Livre sacré qui s’échappaient des flammes - et la vanité de croire que détruire le support suffirait à détruire le savoir et la sagesse.

Cet attachement à l’objet livre sacralisé n’est qu’un héritage traditionnel de l’image occidentale que l’on se fait de la Culture. Souvenons-nous des mots d’Amadou Hampâté Bâ qui rappelle qu’il y a d’autres traditions de la transmission : “En Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.” Au final, que les oeuvres, les savoirs, les sagesses soient enfermés dans la mémoire des hommes, dans l’encre des livres ou la transcription binaire d’un fichier sur disque dur importe peu. Ce sera le véhicule le plus sûr et le plus efficace qui sera choisi : ce ne sera pas forcément le fichier numérique, mais ce sera probablement le cas le plus courant dans les décennies qui nous attendent.